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7b) La même édition de 1519 du
mois d'août offre un bon exemple d'une autre approche motivée
par des critères internes : l'analyse paléographique.
Toujours dans la Germanie (chap. 29.3),
Tacite, en commençant sa description des tribus individuelles
des Germains selon leur emplacement géographique, fait allusion
à un territoire dont le nom a fait couler beaucoup d'encre :
Non
numerauerim inter Germaniae populos, quamquam trans Rhenum Danuuiumque
consederint, eos qui decumates agros exercent : leuissimus quisque
Gallorum et inopia audax dubiae possessionis solum occupauere....
Je ne compterais pas parmi les peuples de la Germanie,
bien qu'ils se soient établis au delà du Rhin et du Danube, ceux
qui cultivent les champs décumates : ce sont tous les Gaulois
les plus inconsistants et rendus audacieux par le besoin qui ont
saisi une terre de possession incertaine....
Rhenanus est le premier érudit à s'être penché
de manière suivie sur le problème du mot decumates. Pour
utiliser un terme grec, c'est un "hapax", un mot employé
"une seule fois" dans les textes latins qui nous sont
parvenus.
Devant ce terme inconnu et vide de sens Rhenanus
suppose que le texte a été corrompu. Comme le texte reçu est bien decumates, il travaille à partir de cette base afin de
remonter la filière de la corruption, pour ainsi dire. Il fait
une analyse paléographique. On lit de sa main dans la marge (passage
qu'il a barré par la suite) :
Forsitan. clegouiates.// Extat hodieque// Glogouia
sed ubi// Aut Suniates uel// clesuniates aut// Seduniates.// Deuinates
Deuo//nae meminit Ptole//maeus.
"Peut-être 'clegouiates'. Il existe aujourd'hui
encore 'Glogouia', mais où<?>. Ou 'Suniates' ou 'clesuniates'
ou bien 'Seduniates'. 'Deuinates'. Ptolémée mentionne une 'Deuona'".
On comprend le procédé. Dans le premier essai il
suppose que qu'un scribe aurait pu lire d à la place de cl (les lettres étant très rapprochées), que c vaut g sur le plan phonétique en latin, que u et o peuvent être confondus et enfin que dans certaines écritures seule
l'absence ou la présence du point sur le i peut distinguer m de ui. C'est ainsi qu'il obtient clegouiates.
Habituellement la grammaire et l'usage latins et le contexte aident
à trancher dans le cas de lectures difficiles, mais lorsqu'il
s'agit d'un hapax, d'un nom propre géographique (c'est l'interprétation
faite par Rhenanus du mot ici), ces aides sont de peu de secours.
Dans l'édition de 1533, Rhenanus suivra l'analyse
ébauchée ici. Il rappelle notamment que le géographe grec Ptolémée
(env. 90-env. 168 ap. J.-C.) fait allusion à une Deuona en parlant de villes fortifiées d'Allemagne. Il ne tient pas compte
de sa conjecture de Glogouia, qui est "Glogau",
une ville qui se trouve en Pologne. Dans l'édition de 1544, l'humaniste
abandonnera l'analyse paléographique pour porter plus son attention
sur l'analyse linguistique et géographique du passage. A partir
de là et en laissant de côté la question du terme de decumates (c'est peut-être pour cela qu'il a plus tard barré son texte de
conjecture), il situera ces champs là où, en règle générale, on
les place de nos jours, c'est-à-dire dans le Bade-Wurtemberg,
dans le bassin du Neckar pour l'essentiel.
Quant au sens du mot decumates on avance
un certain nombre de théories. Il s'agirait de champs soumis à
la dîme (decuma) ou des champs cadastrés ou destinés à
l'être (on aurait affaire à un terme d'arpenteur : decumatio)
ou d'un mot d'origine celtique qui voudrait dire le "peuple
de la Dizaine" à mettre en rapport avec des termes tels que Decem Pagi (les Dix Cantons).
On se rend compte à quel point Rhenanus se servait
de ses livres comme textes de travail.
7c) Dans les Opera omnia tacitéens de 1533, Beatus Rhenanus publie pour la première fois
un outil de critique textuelle bien précieux. Il l'a aidé, dans
certains cas, à déterminer la norme de la pratique stylistique
de l'auteur et de corriger ainsi Tacite "par Tacite".
Il s'agit de son Thesaurus Locutionum Constructionumque et
Vocum Tacito Solennium... "Thesaurus des expressions,
des constructions et du vocabulaire habituels à Tacite..."
qui occupe 60 pages in-folio.
Pour constituer son "trésor", il a emmagasiné
des exemples du style latin de Tacite (il a été en grande partie
guidé par le soulignement que nous avons constaté dans l'édition
de 1519 (août)). On y trouve 487 catégories.
Dans
la vingtième, Rhenanus tient compte de la présence du verbe incedo utilisé, entre autres, avec des sujets abstraits de manière intransitive
dans le sens de "s'avancer", "pénétrer" (pour
Rhenanus l'emploi de subeo aurait été moins surprenant).
On pourrait en effet s'attendre à la présence d'un sujet humain,
mais cet emploi figuré est loin d'être unique à Tacite ; c'est
plutôt une expression qu'il affectionne.
On constate que Rhenanus, en commençant par les Annales (par liber 17, etc. il entend les Histoires)
passe en revue les occurrences qu'il a notées de ce verbe. Il
fait entrer aussi en ligne de compte des passages "parallèles"
de Tite-Live et de Térence.
Grâce à ces exemples, dans le domaine qui nous
intéresse, Rhenanus est à même de suggérer (dans la 5e ligne du
texte : Legerim "je lirais") une correction dans
le deuxième livre des Annales. Le texte reçu donnait à
2.55.6 occultus rumor incidebat (le "bruit secret"
est que Tibère semblait approuver la conduite agressive menée
par Plancina, la femme de Piso, contre Agrippina et Germanicus
peu avant la mort extrêmement suspecte de ce dernier en 19 de
notre ère). Le sens "un bruit secret arrivait (par coïncidence)"
n'est pas impossible, mais grâce aux exemples réunis par Rhenanus,
notamment ceux qui ont rumor comme sujet, la correction
semble clairement s'imposer.
Mais Rhenanus n'a pas fait faire ce changement
dans le texte même de Tacite (il ne faisait que le suggérer),
si bien qu'un érudit venant après lui, qui sans doute n'a fait
que suivre sa suggestion, reçoit le crédit pour cette correction
dans toutes les éditions modernes. Il devrait revenir à Beatus
Rhenanus.
En emmagasinant des exemples de l'usus scribendi,
Beatus Rhenanus s'est créé un outil éditorial de correction par
critères internes d'une efficacité remarquable.
8) Beati Rhenani Selestadiensis
Rerum Germanicarum libri III. Bâle, H. Froben, J. Herwagen,
N. Episcopius, mars 1531, p. 134.
Sébastien Münster. Cosmographiae uniuersalis
libri VI. Bâle, H. Petri, sept. 1554, p. 399.
L'oeuvre
majeure de Beatus Rhenanus, en tant qu'écrivain lui-même, est
une histoire de lAlsace et de l'Allemagne bien en avance
sur son temps. Le mot Res dans le titre: Rerum Germanicarum
libri tres (1re éd. 1531, 185 p. in-fol.) pourrait
faire penser à une histoire traditionnelle et patriotique, les res gestae, les actions d'éclat allemandes. Il n'en est
rien. Le savant alsacien y a déployé tous ses talents de philologue,
d'historien, de critique et d'auteur pour écrire une monographie
géo-ethnographique en s'inspirant, jusqu'à un certain point, de
la Germanie de Tacite. Rhenanus est conscient des caractéristiques
de l'histoire en tant que genre littéraire antique : l'origo des grandes villes, les mirabilia, les digressions etc.,
mais il y fait seulement de petites concessions.
Il entreprend dans les deux premiers livres de
situer les sièges et de suivre les mouvements des tribus germaines,
de dépeindre leurs us et coutumes, leur habillement, leur langue.
Il met l'accent sur l'Empire tardif et la suite. En effet, après
Tacite et Ptolémée, il cite le plus souvent Ammien Marcellin,
Claudien, et Sidoine Apollinaire. Ses sources sont essentiellement
livresques.

Mais dans le troisième livre, Rhenanus se sert
de certaines des sciences secondaires de l'histoire : la diplomatique,
la géographie, l'épigraphie et l'archéologie, dont la pratique
était, en général, inhabituelle à son époque. Il nous fait profiter
du fruit de ses voyages et de ses propres observations. Les villes
et villages principaux de la plaine rhénane représentent le sujet
majeur du troisième livre. On trouve l'origo, l'histoire
et les atouts de Bâle, de Sélestat et de Strasbourg, entre autres. 
Pourtant, nous avons choisi comme exemple de son
approche une ville qui déjà à son époque n'était plus. Il s'agit
de ruines romaines situées à proximité de Bâle (à l'est de la
ville, près du Rhin, sur la rive gauche). La ville d'Augusta Raurica
(dans le territoire de la tribu des Rauraques) fut en principe
fondée par Munatius Plancus dans les années 44-43 av. J.-C.
Après avoir situé le territoire des Rauraques sur
le plan ethnographique et géographique grâce à César et à Ptolémée,
Rhenanus décrit le site :
"Augusta Rauricorum, cette ville autrefois
célèbre, a été maintenant réduite à l'état d'un malheureux bourg,
non au contraire, elle mérite à peine le nom de bourg. Elle fut
d'abord rasée par la violence des guerres et des ennemis, ensuite
elle a été peu à peu détruite de fond en comble par l'injure du
temps, à tel point que sur la surface de la terre on ne voit presque
plus rien susceptible de témoigner de sa splendeur d'autrefois....
Mais sous la terre, c'est étonnant à dire à quel
point tout est rempli de murs et de décombres. On voit encore
maintenant sur une colline, qui ne se trouve pas loin du moulin,
des constructions doubles et creuses formées de pierre de taille
dans la forme d'un demi-cercle. Mais à quel usage les anciens
les ont édifiées, personne n'arrive à le deviner : ce ne furent
ni des citernes pour la conservation de l'eau, ni des magasins
aptes à recevoir quelque matière que ce soit ni des ouvrages de
défense car elles sont bien loin d'être assez fortes."
On
peut apprécier la méthode de Rhenanus. Il fait état d'abord de
ce qu'il a appris chez les historiens pour expliquer la destruction
à la fois brutale et progressive d'une ville si célèbre. Puis
il porte sa vue sur le site. La première impression est qu'il
reste très peu de traces d'Augusta Raurica (ou d'"Augst"
à l'époque de Rhenanus et de nos jours). Mais celui qui regarde
de plus près commence à apprécier la taille et la qualité des
ruines qui sont en grande partie enfouies. Ensuite Rhenanus arrête
son regard sur une colline. Il la situe et décrit les structures
qu'il aperçoit : leur nature, la matière dont elles sont construites
et leur forme. Enfin, il reconnaît l'embarras de ses contemporains
pour expliquer leur fonction. Il n'essaie pas lui-même de trancher
la question ; il se contente de passer en revue, et de réfuter,
les explications qui viendraient à l'esprit.
Le mystère de ces structures semble avoir été tel
que Sébastien Münster en a fait reproduire une image dans sa cosmographie,
en se basant largement, dans son texte écrit, sur la description
et le raisonnement de Rhenanus. Les chercheurs modernes en sont
venus à se demander si la gravure aussi elle-même ne serait pas
une représentation (erronnée) de la description de Rhenanus.
Quoi qu'il en soit, le fait que le texte (ou peut-être
le texte et l'image) de Münster s'inspire des Res Germanicae de Beatus Rhenanus est une preuve du crédit qu'on accordait à
son travail historique.
James HIRSTEIN
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