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4) Aristophanis
Plutus,
traduction latine de Beatus Rhenanus
(ms 336 (K 930c), f. 11 r°, fin 1511/début 1512)
Le premier but du séjour
bâlois de Beatus Rhenanus était de continuer ses études de grec
dans cette ville avec Jean Cuno (env. 1463-1513), helléniste renommé.
Rhenanus avait commencé l'apprentissage de cette langue à Paris,
mais il n'avait pas été satisfait de l'enseignement.
Cuno, l'étudiant du grand
Jean Reuchlin, avait voyagé et séjourné en Italie afin d'approfondir
ses connaissances, travaillant chez Alde Manuce à Venise et étudiant
sous Marc Musuros à Padoue. Jusqu'à la mort de Cuno, Rhenanus
a pu profiter de ses compétences. De plus, son professeur lui
a légué une partie importante de ses livres et manuscrits. L'érudit
allemand Martin SICHERL a fait des études exemplaires de ces documents,
de leur provenance, de leur utilisation, de leur importance.
Parmi ceux-ci figure un manuscrit
de la comédie Ploutos d'Aristophane copié à la fin du XVe
siècle par Zacharias Kallierges. Il est tout ce qui reste du manuscrit
qui fut le modèle d'impression d'une partie importante de l'editio
princeps d'Aristophane publiée par Alde Manuce à Venise le
15 juillet 1498.
L'editio princeps a fait autorité, notamment en ce qui concerne les scolies, jusqu'au
milieu du XIXe siècle. Mais on ne saisissait pas bien quelles
sources avaient été employées par son éditeur Marc Musuros. En
effet, les scolies représentent un mélange curieux et judicieux
de remarques venant à la fois de commentateurs byzantins et anciens.
C'est seulement avec la découverte de l'existence de notre manuscrit
en 1965 par Martin SICHERL que l'on a eu la preuve de ce que le
texte de l'editio princeps indiquait. Notre manuscrit dépend
au moins de trois autres d'origines différentes qui ont pu fournir
de telles scolies.
Comme partie de ses études
grecques, Beatus Rhenanus a traduit en latin le Ploutos de l'auteur comique grec, qui était un auteur d'école. Bien qu'il
ait travaillé à partir d'un manuscrit différent (le Codex Brunckianus,
Cambridge, Trinity College), la juxtaposition des textes grec
et latin ici est autorisée par leur lien avec Cuno.
Rhenanus a rendu
le texte grec d'une manière très littérale, mot à mot pour l'essentiel,
en essayant de respecter scrupuleusement le sens, et parfois aussi
le mètre. On a l'impression de se retrouver devant une traduction
"pédagogique" ; il faut pourtant être prudent. En effet,
sans qu'il y ait de règle fixe, le degré de "littéralité"
pouvait varier selon le genre littéraire du texte traduit : mot
à mot (ad uerbum) pour les textes sacrés, une certain liberté
pour les textes philosophiques et historiques et d'après l'idée
seulement (ad sententiam) pour les textes oratoires et
poétiques.
On peut remarquer
sur le manuscrit grec les marques inscrites par les imprimeurs
vénitiens afin d'obtenir la mise en page de l'ouvrage sous presse.
5) Lucii Annaei Senecae...lucubrationes omnes.
Bâle, J. Froben,
juillet 1515, p. 611.
Sénèque, l'Apocoloquintose, 1.2-2.2 (K 866)
Une fois à Bâle,
Beatus Rhenanus a non seulement mené à bien ses études de grec,
mais il a aussi rapidement intégré le groupe de savants que Jean
Amerbach et, après lui, Jean Froben ont su réunir au service de
leur imprimerie. C'est ainsi qu'en 1515 il a participé aux deuxième
et troisième éditions imprimées de l'Apocoloquintose de
Sénèque que Froben a publiées aux mois de mars (impression séparée)
et de juillet (opera omnia). L'équipe bâloise n'a fait
que reprendre l'editio princeps qui avait paru à Rome en
1513.
Sans l'aide
d'un manuscrit Rhenanus a pu seulement, pour cette édition, apporter
quelques corrections au texte (L. D. REYNOLDS). Il n'en reste
pas moins qu'il a fourni des scolies qui ne sont pas sans intérêt
(la mise en page révèle la pratique, qui devenait alors de plus
en plus rare, qui consistait à entourer le texte du commentaire).
Dans ce passage
de la satire ménipée qu'est l'Apocoloquintose (ou la "déification
d'une tête de citrouille", c'est-à-dire de l'empereur Claude
, 41-54), la raillerie de Sénèque a au moins trois cibles : la
déification inconsidérée des empereurs et des membres de leur
famille, le langage ampoulé et périphrastique des poètes et enfin
le problème de définir l'heure exacte de l'événement heureux,
de la mort et des errances de Claude.
Le poète qu'il
a laissé parler a dit très approximativement que l'événement a
eu lieu entre l'automne et l'hiver. Le narrateur intervient :
"Je pense qu'on pourra mieux comprendre si je dis que c'était
le 13 octobre [nous suivons le texte moderne]. Mais je ne peux
te dire l'heure précise : il y aura plus facilement accord entre
philosophes qu'entre horloges, mais c'était entre la sixième et
la septième heure."
Rhenanus (en
haut à droite) reprend le texte Facilius inter philosophos.) et dit : "Ce passage a été dirigé avec enjouement contre
la mauvaise heure des horloges. En même temps Sénèque blâme sous
cachette l'éternel désaccord des philosophes. Car qui ne sait
pas à quel point tous les philosophes sont diamétralement (comme on dit) opposés entre eux? De fait, Platon (pour nous étendre
dans notre petite digression) a estimé qu'un seul dieu unique
était né de lui-même ; Anaximandre que les étoiles du ciel étaient
les dieux ; Thalès pense que l'âme du monde est dieu ; Aristote
qu'il y a une forme i,dépendante mais qui agit sur la sphère de
l'univers ; Démocrite qu'un esprit igné est l'âme du monde ; Epicure
qu'il y a des dieux d'aspect humain ; Pythagore qu'il y a " le
feu " ; les Stoïciens que dieu est le feu et aussi un
esprit qui pénètre le monde tout entier et enfin Evhémère de Tégée
et Théodore de Cyrène pensent qu'il n'y en a pas." Et puis
Beatus repart pour passer en revue les opinions divergentes sur
la nature des éléments premiers, du monde, de l'âme, sur le siège
de l'âme et sur la nature du soleil et de la lune. A la fin de
sa "digressiuncula"

(plus d'une
page de commentaire marginal) il fait allusion aux philosophes
scolastiques pour suggérer qu'on pourrait très bien inverser le
raisonnement de Sénèque en disant qu'il y a plus facilement accord
entre horloges qu'entre philosophes!
Une telle digression
faisait partie du genre du commentaire d'alors.
6) Vitae Caesarum, J. Froben, Bâle, fin juin 1518.
"Avis au
lecteur de 'Froben'"
Extraits de la liste des variantes (K 1023)
Les péripéties
de l'impression de l'Histoire Auguste reflètent assez bien
les conditions d'édition de textes anciens à l'époque de Beatus
Rhenanus. Mais l'histoire de cette parution a aussi l'avantage
de nous montrer le modeste Rhenanus au service d'Erasme et des
partisans des bonnes lettres.
L'Histoire
Auguste fait partie d'un gros recueil in-folio (les Vitae
Caesarum) de biographes impériaux anciens et modernes. Les
"Six écrivains" de l'Histoire Auguste (d'"Aelius
Spartianus" à "Flavius Vopiscus Syracusius" sur
la page de titre) ont écrit (en apparence) sous les règnes de
Dioclétien (emp. 284-305) et de Constantin Ier (emp. 306-337)
en présentant la vie des empereurs depuis Hadrien (emp. 117-138
de notre ère) jusqu'à Carin (emp. 283-285). L'édition bâloise
est la cinquième édition des "Six écrivains" (l'editio
princeps : Milan, 1475).
Un passionnant
"Avis au lecteur" de "Jean Froben" (il vient
probablement de la plume de Beatus Rhenanus) nous relate comment
les choses se sont passées dans l'imprimerie bâloise (nous traduisons
ici les premiers deux-tiers du texte) :
Jean
Froben à l'honnête lecteur, salut
C'est notre
usage, excellent lecteur, lorsque nous avons l'intention d'imprimer
un auteur ancien, d'emprunter un manuscrit, s'il est possible
d'en trouver un, aux bibliothèques des monastères. C'est ainsi
que voulant publier Spartianus, nous priâmes à plusieurs reprises,
ayant envoyé un messager, les nobles compagnons du monastère de
Murbach de nous communiquer le manuscrit ancien dont nous savions
qu'il était conservé chez eux. Mais nos moines prétendaient qu'ils
ne pouvaient nous rendre le moindre service en l'absence de leur
abbé que, d'aventure, la peste avait fait fuir au fin fond de
la Bourgogne.
Aussi, en raison
du retour très tardif de l'abbé auprès de ses moines, fut-ce trop
tard que nous reçumes le manuscrit ancien de Spartianus, c'est-à-dire
que nous avions déjà tiré huit cahiers. Dans le même temps, nous
tombâmes sur un Spartianus en provenance de Francfort, qui avait
été imprimé chez Alde et établi par les soins de Giambattista
Egnazio. Nous le suivîmes pour les parties qu'il restait à imprimer,
mais ce ne fut pas pour autant que nous abandonnâmes l'exemplaire
manuscrit. En effet, bien qu'étant fautif, comme le sont à peu
près tous les textes des Anciens qui survivent aujourd'hui dans
les livres [scil. manuscrits], il nous a néanmoins été utile....
La valeur supérieure
accordée au texte imprimé nous surprend, mais cette attitude prévalait
alors.
Cet avis date
de la fin du mois de juin 1518. C'est vrai qu'Erasme (dont le
nom figure en bonne place sur la page de titre) se trouvait à
Bâle à ce moment-là. Pourtant, en plus de certains aspects stylistiques
qui font penser à Beatus Rhenanus, l'allusion à l'abbaye bénédictine
de Murbach offre un lien bien étroit avec lui. C'est là où Rhenanus
avait découvert en 1515 le seul manuscrit connu de Velleius Paterculus,
dont il a publié l'editio princeps en 1520-21. Il est très
vraisemblable que c'est lui qui a découvert aussi ce témoin important,
maintenant perdu pour l'essentiel, du texte de l'Histoire Auguste.
Mais nous avons
des preuves plus précises quant à sa participation. A deux reprises
dans la liste de variantes fournies par Rhenanus à la suite de
l'avis de "Froben", on trouve ses initiales Rhen.
et Rhe. On sait ainsi qu'il est intervenu dans la préparation
de l'édition, mais sans ces quelques lettres (son nom ne se trouve
nulle part ailleurs dans le livre), sa participation (qui était
sans doute importante) aurait pu passer inaperçue. 
Cet épisode
permet aussi de souligner la richesse des fonds manuscrits des
monastères allemands et l'effort des humanistes comme Beatus Rhenanus
pour y avoir accès.
7a) Tacite, "Opera omnia",
Bâle, J. Froben, août 1519, p. 333, (K 857a).
Tacite, "Opera omnia",
Bâle, Froben, 1533, page de titre, (K 1130)
Idem, "Castigationes in Libellum de Germania",
p. 424.
Beatus
Rhenanus a été l'éditeur de trois historiens romains : Tite-Live,
Velleius Paterculus et Tacite. Nous prendrons ici Tacite comme
exemple de son travail éditorial.
En effet, à
travers un mélange d'influences très favorables, Beatus Rhenanus
en est venu à acquérir une capacité essentielle à qui veut entreprendre
le travail philologique qu'est l'édition des auteurs anciens :
un bon jugement critique.
A son époque,
même si un manuscrit (ancien ou plus récent) était disponible,
l'usage était de le consulter seulement lorsqu'on n'était pas
satisfait du texte imprimé reçu. Le but des éditeurs, pour l'essentiel,
était d'améliorer le texte standard. On prenait ce texte et on
intervenait habituellement d'après des critères internes (donc
sans l'aide initiale d'une source externe concrète, comme un manuscrit
du même texte). C'est dire l'importance du flair et du bon jugement.
Beatus Rhenanus à ce propos employait au moins trois approches
en analysant le texte : l'étude logique et linguistique du contexte
; l'analyse paléographique devant des mots vides de sens ou très
inhabituels et la norme de l'usus scribendi, la pratique
stylistique de l'auteur.
Dans son premier
travail sur le texte (1519), il est frappé par le passage 7.2
de la Germanie, l'ouvrage géo-ethnographique de Tacite.
Il est question de la manière dont les Germains se battent. On
apprend que la plus grande incitation au courage guerrier est
la présence tout près du champ de bataille de leur famille. Les
combattants peuvent entendre la vocifération des femmes, le cri
des enfants. Tacite continue (nous citons et traduisons le texte
moderne) :
Hi
cuique sanctissimi testes, hi maximi laudatores. Ad matres, ad
conjuges uulnera ferunt; nec illae numerare aut exigere plagas
pauent, cibosque et hortamina pugnantibus gestant.
Et pour chaque
combattant, c'est leur témoignage qui est le plus saint, leur
louange la plus importante. Les guerriers présentent leurs blessures
à leurs mères, à leurs épouses ; et celles-ci ne tremblent ni
de compter ni de constater l'importance des plaies, et elles portent
de la nourriture et de l'exhortation aux combattants.
Lorsque Rhenanus
a étudié ce passage, quelque chose l'a troublé. Par exemple, dans
son exemplaire personnel de l'édition de 1519 (août), il a souligné
(peut-être dans un premier temps) les trois premières lettres
du verbe exigere et il a écrit dans la marge (peut-être
dans un deuxième temps en reprenant le mot souligné) les lettres exu en soulignant le u. Dans l'édition de 1533,
on trouve effectivement dans le corps du texte imprimé non plus exigere, mais exugere.
Dans cette même
édition, Rhenanus dans les Castigationes (p. 424) explique
très succinctement le changement : Restituimus, exugere, nostrum secuti judicium "Nous avons restitué exugere,
ayant suivi notre jugement". Malheureusement, il ne dit pas
comment il est arrivé à ce jugement.
L'interprétation
moderne d'exigere dans notre passage est celui d'"examiner"
ou de "mesurer" la taille des blessures (leur place
(devant) et leur taille indiquant le courage du guerrier). Mais
Rhenanus semble avoir compris exigo au sens figuré
d'"exiger" en comprenant : "les mères et les épouses
ne tremblent ni de compter ni d'exiger les plaies...". Lu
de cette manière, l'ordre des mots dans la phrase semble inversé
et illogique : il faudrait d'abord "exiger" et seulement
après "compter". Peut-être Rhenanus était-il aussi rebuté
par l'idée que les Germaines exigeraient des blessures de leurs
hommes. Il a cru devoir y substituer un verbe bien plus concret. Exugo (ou exsugo) en latin veut dire "sucer
(entièrement)". Au lieu maintenant de compter et d'exiger
les blessures, les femmes les comptent, quittes ensuite à offrir,
semble-t-il, de l'aide médicale en les suçant (comme si les guerriers
avaient été touchés d'armes empoisonnées).
Cette lecture
n'est pas retenue par les philologues modernes. Elle illustre
néanmoins l'examen fouillé du contexte par Rhenanus et la mise
en oeuvre de son iudicium.
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